Le double visage du terrorisme.
Depuis le 11 septembre 2001, affirmer que « le monde s’effondre »(1), est presque devenu un truisme politique. Ce qui, en revanche, est aujourd’hui moins banal, ce sont les conséquences visibles et nettement traçables de ce bouleversement planétaire sur la communauté géopolitique des pays de l’Espace Sahélo Saharien, dont le destin commun est visiblement en phase d’être pris en otage par les enjeux d’une guerre qui n`est pas la leur, ni qui ne dit son vrai nom, et dont la complexité dépasse souvent la capacité d’analyse de nos grilles de lecture classiques, quand ce n’est pas la désinformation officielle qui brouille les pistes, forme et déforme l’opinion publique à des fins d’autant moins soupçonnables que dans cette nouvelle forme de « guerre cognitive »(2), l’analyse monochromatique des mass-médias laisse peu de chance à l’émergence d’une réflexion publique endogène, critique et souveraine au sein des sociétés civiles africaines ; quand celles-ci ne sont pas, elles aussi, économiquement assujetties aux pouvoirs en place et politiquement diluées dans la pensée dominante du « nouvel ordre mondial » prôné par Georges Bush père…
Et pourtant, pour peu que l’on ait une mémoire opérationnelle de la cartographie des conflits du monde, ou que l’on arrête un peu de regarder la télévision, la problématique de la sécurité dans l’Espace Sahélo Saharien nous impose une lecture pour le moins terrible, saisissante jusqu’à l’Absurde. Même sommaire, l’analyse des données géopolitiques autoriserait presque de conclure qu’après la mainmise militaro-diplomatique de l’Irak et de Afghanistan, l’Espace Sahélo Saharien devient, de jour en jour, « le troisième front » de la coalition mondiale contre « la menace terroriste globale », un cheval de Troie économique labélisé et exporté sous le vernis idéologique du « Fare War », la « Guerre juste », qui vaut à l’actuel Prix Nobel de la Paix la légitimé non seulement de continuer l’œuvre de Bush Père et de Bush fils, mais aussi de conforter le budget alloué à cette œuvre messianique, pourtant annoncée en pleine campagne électorale : « Je construirai une armée du XXIe siècle et un partenariat aussi puissant que l’alliance anticommuniste qui a remporté la guerre froide, afin que nous(l’Amérique) demeurions partout à l’offensive, de Djibouti à Kandahar. » Yes ! C’est Barack Obama qui parle…
Rétrospectivement, l’Agenda de la diplomatie américaine, qui se distingue par un couplage inextricable des appareils politique, économique et sociétal, s’avère porteur d’une puissance prophétique presque paralysante : le 15 novembre 2007 à Bamako , John Negroponte, Ancien Patron de services de renseignements américains, ancien ambassadeur en Irak, dans un hommage appuyé au Mali pour son leadership réussi au sein de la Communauté des démocraties, déclarait : « nous sommes venus au Mali pour chercher à protéger et promouvoir ce que le président Bush appelle les acquis non négociables de la dignité humaine »…Jamais ces propos n’ont eu autant de poids dans la lecture de la conflictualité de l’ESS.
Mais bien avant Bush, l’idéologie du « shaping the world » a été érigée en problématique prioritaire des Etats-Unis dans le discours du président William Clinton, le 27 janvier 2000 : « Pour réaliser toutes les opportunités de notre économie, nos entreprises doivent dépasser nos frontières, et mettre en forme la révolution qui bat les obstacles et installe de nouveaux réseaux parmi les nations et les individus, les économies et les cultures: la globalisation. C’est la réalité centrale de notre époque ».
En somme, ce qui hier était une hypothèse d’office labélisée conspirationiste, devient aujourd’hui une quasi évidence : l’intensification de la recherche minière dans cette région et la redistribution de la carte d’influence géopolitique (par l’entrée en jeu des nouvelles puissances prédatrices et complètement décomplexées), ont engendré une guerre économique multipolaire pour le contrôle des ressources énergétiques dont regorge l’Espace Sahélo Saharien, créant ainsi un « cycle de terreur » qui touche finalement à la stabilité et à la sécurité de l’Afrique de l’Ouest, du Maghreb et, partant, de tout l’espace méditerranéen.
Quelques pièces du puzzle autorisent une lecture plus que nuancée de la «menace terroriste », de la lutte contre AQMIS et la criminalité dans l’ESS : les soubresauts des relations-troubles entre Washington et Alger, sur fonds de crise entre Bouteflika et la haute sphère des Services Secrets algériens appelés les « janvieristes », la série de fracture-soudure de l’axe Bamako-Alger, les accusations à peine voilées du Président Abdoul Aziz de la Mauritanie, les velléités seigneuriales du « Grand frère Guide » , l’ambigüité de la France, visiblement satisfaite de son statut de puissance vassale attelée à la machine de guerre économique américaine, l’appel à l’union sacrée du Président ATT -jusqu’ici resté sans échos conséquent-, tout semble concourir à la réalisation d’un scénario de conquête et de contrôle militaro-économique et diplomatique de l’ESS.
Le comble de l’absurde, c’est qu’en dehors de l’activisme isolé du Président TOURE, il ne semble encore émerger aucune conscience politique africaine lisible- forte de sa légitimité publique et de sa solidarité régionale- pour déjouer la sombre prophétie. Bien au contraire : les récents événements dans la région sont justement ceux de nature à légitimer la guerre économique en œuvre dans l’Espace Sahélo Saharien, en lui fournissant les bases éthiques et morales communément acceptées par « l’ordre mondial » contre la « menace terroriste globale », les « États fragiles » ou « défaillants » dont –il faut appuyer l’effort de guerre contre la pauvreté et l’intégrisme religieux, ou les « États voyous » , qu’un certain droit politique international autoriserait de « prendre en main », au nom de principes universels « non négociables de démocratie ».
Est-ce donc inéluctablement la fin d’un monde ? Les prêcheurs de « l’apocalypse » n’ont jamais eu autant d’arguments, mais le Mali aura tort de leur donner raison, car le vrai terrorisme n’a pas nécessairement le visage que nous impose l’hyperpuissance dictatoriale des massmedias.
1. « Things fall apart » Cninua. ACHEBE
2. « La main invisible des puissances », Christian Harbulot, Ellipses 2500, Collection Mondes Réels.
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